Quiconque arpentait les rues de Manhattan dans les années 1960 ne pouvait guère passer à côté d’elle. Marisol était omniprésente: muse filmée par Andy Warhol, visage en couverture des grands magazines, et surtout sculptrice audacieuse, capable d’opposer au machisme de la scène new-yorkaise une distance glacée alliée à une remarquable maîtrise artisanale. Pourtant, tandis que Warhol accédait au rang d’icône mondiale, le nom de Marisol Escobar s’est peu à peu effacé, relégué à une note marginale de l’histoire du pop art.
Le Kunsthaus de Zurich entreprend aujourd’hui de réparer cet oubli. Avec sa première grande rétrospective européenne, l’artiste est rendue à sa juste place: non seulement témoin de son époque, mais figure singulière, d’une virtuosité technique rare.
L’architecture de l’ego
L’œuvre de Marisol cultive l’ambivalence. Ses sculptures, souvent grandeur nature, taillées dans des blocs de bois massifs, évoquent d’emblée une forme d’art populaire revisité. Des volumes anguleux esquissent des corps, auxquels répondent des mains délicatement modelées en plâtre ou des visages finement dessinés. Le sien, fréquemment, surgit du matériau – démultiplié ou figé en masque. Mais cette pratique relève aussi de l’assemblage: objets trouvés, textiles et photographies viennent dialoguer avec la densité du bois. Dans des compositions comme la célèbre scène d’une famille bourgeoise en promenade, elle dissèque avec acuité les codes sociaux de son temps. Derrière l’apparat, elle révèle le vide – bien avant l’ère de «l’instagrammabilité». Ses figures habitent l’espace tout en semblant s’en détacher, à la fois présentes et insaisissables.
Une enfance dans le silence
Pour saisir cette œuvre, il faut revenir à une biographie marquée par un choc fondateur. Née en 1930 à Paris dans une famille vénézuélienne aisée, María Sol Escobar perd sa mère par suicide à l’âge de onze ans. Marisol se réfugie alors dans un long mutisme, transformant plus tard ce retrait en posture singulière au sein de la haute société new-yorkaise. Silencieuse lors des vernissages, elle n’en dominait pas moins de l’espace. Cette retenue imprègne ses sculptures: elles deviennent les témoins muets d’une société observée avec une précision presque clinique. À Zurich, il apparaît clairement que Marisol dépasse les catégories du pop art. Là où ses contemporains s’emparaient des codes publicitaires, elle restait fidèle à la figure humaine, au portrait et aux questions d’identité et d’origine.
Entre deux chaises: pop art ou Nouveau Réalisme?
La critique a longtemps hésité à la situer: trop figurative pour l’avant-garde, trop narrative pour le minimalisme? L’exposition montre au contraire que cette inclassabilité fait sa force. Ses œuvres dégagent une chaleur et une présence physique rares dans une époque souvent dominée par l’abstraction conceptuelle. Son art reste ancré dans le geste: sculpter, dessiner, assembler. À partir des années 1970, elle se retire progressivement. Tandis que le monde de l’art recherche toujours plus de provocation, Marisol s’intéresse à l’écologie et à la pauvreté, s’éloignant ainsi des projecteurs. Elle devient une «artistes d’artistes», admirée par ses pairs mais largement oubliée du grand public.
L’héritage dans le bâtiment de Chipperfield
Que cette rétrospective voie le jour aujourd’hui, à l’heure où la place des femmes dans l’histoire de l’art est profondément réévaluée, n’a rien d’anodin. Conçue avec le Buffalo AKG Art Museum – dépositaire de son œuvre –, l’exposition propose un parcours à travers cinq décennies de création. En parcourant les salles, on est frappé par l’élégance intemporelle de ces pièces. Tout y est affaire de masques et de rôles. Marisol nous rappelle que l’identité n’est jamais fixe, mais façonnée par des attentes sociales, des rôles imposés et des zones d’ombre intimes. À Zurich, la «reine du silence» retrouve enfin sa voix – plus éloquente que celle de bien des contemporains pourtant plus bruyants.
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