Pendant des décennies, Elsa Barberis a marqué la haute couture tessinoise et suisse depuis son atelier de Lugano. Autodidacte et entrepreneuse, elle créait des vêtements élégants sur mesure pour une clientèle exigeante et incarnait une image de femme étonnamment indépendante pour son époque.
Un atelier de couture à Lugano, via Nassa 3 : des rouleaux de tissu aux couleurs éclatantes, des couturières penchées sur des patrons – et au milieu, Elsa Barberis (1902 – 1991), déterminée, avec un regard sûr pour les formes. Durant des décennies, elle compta parmi les personnalités les plus marquantes de la scène de la mode Suisse. Ses créations étaient à son image : extravagantes, pleines de tempérament et de joie de vivre.
Née à Lugano, elle était la fille aînée de Pietro Barberis, marchand de charcuterie originaire du Piémont, et d’Emma, née Vanini, fille d’une famille luganaise renommée de pâtissiers-confiseurs. Dès l’enfance, Elsa Barberis montra un talent marqué pour la création et rêva de devenir architecte. Ce regard d’architecte sur les formes et les proportions se retrouvera plus tard dans ses modèles. Elle réalisa d’abord ses premières robes dans un cadre privé, pour des amies et des connaissances. En 1934, elle ouvrit son premier atelier, la Casa di moda, au centre de Lugano. Ce qui n’était au départ qu’une petite entreprise devint rapidement une maison florissante qui, durant ses années les plus productives, employa jusqu’à trente couturières et apprenties.
Le « style Barberis »
Fini les gants de dentelle, les grands chapeaux ou les ombrelles : Elsa Barberis voulait libérer les femmes des contraintes et des conventions de la mode des années 1940. Elle imagina des vêtements à porter du matin au soir, sans sacrifier le style au confort. Des tenues à la fois raffinées et décontractées devinrent la signature du « style Barberis ». La jupe portefeuille ou les vestes inspirées du kimono en faisaient partie. En Suisse alémanique, on parlait d’élégance décontractée, un mélange de raffinement et de naturel. Ses modèles se distinguaient par des tissus en apparence simples, parfois légèrement rustiques, associés à des lignes claires et des coupes confortables. La Tessinoise privilégiait les fibres naturelles comme le coton, le lin, le jute ou la laine. Sa palette de couleurs était tout aussi reconnaissable : des teintes vives et lumineuses – jaune maïs, rose ou tons chauds de terre – revenaient régulièrement dans ses collections. Elle puisait son inspiration dans la vie quotidienne : la nature, les rues, les gens. Ses nombreux voyages nourrissaient également son imagination.
Notoriété nationale
Le tournant décisif au-delà des frontières cantonales eut lieu en 1943 lorsqu’elle participa à la Semaine suisse de la mode à Zurich – un véritable tremplin pour la carrière de Elsa Barberis. Un autre moment fort pour celle que l’on surnommait souvent la Chanel du Lugano, fut sa participation à l’Exposition suisse de travail féminin (SAFFA) en 1958 à Zurich. Pour cette occasion, elle conçut une série de modèles dédiés à l’artisanat tessinois, réalisés par des artisanes locales et des élèves des écoles professionnelles. Cette alliance entre ancrage régional, tradition artisanale et formes modernes lui valut une reconnaissance dans toute la Suisse. Mais Elsa Barberis ne se distinguait pas seulement par son travail de créatrice. Indépendante et déterminée, elle était aussi très sociable. Elle voyageait beaucoup, jouait au golf, conduisait sa voiture et organisait des événements légendaires à Zurich et à Vulpera, dans les Grisons.
Mutation du monde de la mode
Au milieu des années 1960, le monde de la mode se transforma profondément. Les boutiques de prêt-à-porter se multiplièrent dans les villes et supplantèrent peu à peu les ateliers traditionnels de haute couture. Dans ce nouveau contexte, Elsa Barberis choisit d’explorer d’autres domaines de création. Au cours des dernières années de sa vie, elle développa en outre une prédilection personnelle pour une seule couleur : le violet, qu’elle porta avec constance, presque comme une signature.
Aujourd’hui, le nom d’Elsa Barberis n’est plus connu que de quelques personnes. Pourtant, la créatrice, restée toute sa vie fidèle au Tessin, compta pendant des décennies parmi les figures marquantes de la haute couture suisse. Peut-être son importance réside-t-elle précisément dans cette vision : la mode comme expression de la liberté, et non comme contrainte. Des vêtements qui accompagnent les femmes au lieu de les enfermer. Si son œuvre n’est pas tombée dans l’oubli, c’est aussi grâce à des institutions comme Associazione Archivi Riuniti Donne Ticino (AARDT), où sont conservés ses dessins, ses patrons et sa correspondance, aujourd’hui accessibles à la recherche et à la formation. Pour les étudiantes et étudiants ainsi que les jeunes talents, Barberis demeure une icône – l’exemple d’une alliance rare entre précision artisanale, audace créative et sens visionnaire.
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